CACAO

Longtemps symbole d’une prospérité fragile et inégalement répartie, le cacao est devenu, en l’espace de quelques campagnes, l’un des produits agricoles les plus volatils et les plus lucratifs des marchés mondiaux. Portés par une envolée spectaculaire des cours internationaux, les revenus de nombreux producteurs ont connu une hausse sans précédent, atteignant dans certains cas près de 300 % par rapport aux niveaux observés quelques années auparavant.
Cette transformation rapide, aux effets encore difficiles à mesurer, s’explique par un choc d’offre majeur sur un marché structurellement tendu, dominé par quelques pays producteurs et dépendant de conditions climatiques de plus en plus imprévisibles.
Sur les marchés internationaux, le cacao a enregistré une hausse fulgurante. En 2024, les cours ont franchi un seuil inédit, atteignant plus de 11 500 dollars la tonne, contre des niveaux qui oscillaient autour de 2 500 à 3 000 dollars au cours de la décennie précédente. Sur certaines périodes, les prix ont ainsi été multipliés par près de trois, soit une progression d’environ 300 %.
Selon les analyses sectorielles, cette flambée est le résultat d’un déséquilibre profond entre l’offre et la demande. Les récoltes ont été lourdement affectées en Côte d’Ivoire et au Ghana, qui concentrent à eux seuls plus de 60 % de la production mondiale, en raison de maladies des cacaoyers, du vieillissement des plantations et d’épisodes climatiques extrêmes liés au phénomène El Niño.
Cette hausse des cours s’est traduite, de manière inégale mais tangible, par une augmentation significative des revenus des producteurs. Au Cameroun, par exemple, les recettes générées par les cacaoculteurs ont atteint environ 1 200 milliards de francs CFA (près de 1,8 milliard d’euros) au cours de la campagne 2024-2025, un record historique pour la filière nationale, selon les données économiques disponibles.
Dans certaines régions du Brésil, notamment dans l’État du Pará, la flambée des prix — estimée là aussi à plus de 300 % — a renforcé l’attractivité du cacao et encouragé des investissements dans des systèmes agroforestiers, permettant d’améliorer la productivité tout en diversifiant les revenus agricoles.
Pour de nombreux petits exploitants, cette hausse des prix mondiaux a constitué une rupture après des années de revenus insuffisants. Des études menées auprès de producteurs ivoiriens indiquent qu’une proportion plus importante d’entre eux a pu s’approcher, voire atteindre, un revenu vital, un seuil longtemps considéré comme hors de portée pour la majorité des familles rurales dépendantes du cacao.
Mais cette amélioration reste fragile. Dans plusieurs pays, les prix payés aux producteurs sont encadrés par les États ou négociés via des coopératives, ce qui limite parfois la transmission complète de la hausse des cours internationaux. Au Ghana, par exemple, les autorités ont procédé à des ajustements du prix bord champ, mais ceux-ci demeurent en deçà de la flambée observée sur les marchés mondiaux.
Au-delà des chiffres spectaculaires, cette hausse met en lumière les déséquilibres structurels de la chaîne de valeur du cacao. Malgré l’envolée des prix, les pays producteurs — principalement africains — ne captent qu’une part marginale de la valeur ajoutée mondiale, estimée à environ 2 %, l’essentiel des profits étant absorbé par les transformateurs, les industriels du chocolat et la grande distribution.
Par ailleurs, les défis de long terme demeurent entiers : changement climatique, accès limité au crédit, vieillissement des producteurs et pression sur les terres. Autant de facteurs qui interrogent la durabilité d’un boom largement fondé sur la rareté plutôt que sur une transformation structurelle du secteur.
Pour les producteurs, la flambée actuelle des revenus offre une respiration bienvenue, parfois inédite. Mais pour les gouvernements et les acteurs de la filière, elle pose une question plus profonde : comment transformer une hausse conjoncturelle des prix en un progrès durable pour des millions de familles rurales, sans retomber dans les cycles d’euphorie et de crise qui ont longtemps caractérisé l’économie du cacao ?
Dans les plantations comme sur les marchés financiers, le cacao est redevenu un produit stratégique. Reste à savoir si cette prospérité soudaine marquera un tournant durable — ou un simple épisode dans l’histoire mouvementée de l’or brun.

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